Note du webmestre : le texte qui suit a été
rédigé durant l'été 2001. Certaines données
(classement Elo) ont été actualisées depuis.
Après sa victoire 3,5-0,5 contre les machines Hiarcs et Chess Tiger, Christophe
Léotard a accepté de répondre aux diverses interrogations des intervenants de
France-Echecs. C'est Nicolas Dupont, un habitué de
ce site, qui s'est chargé de la compilation et de la rédaction des
questions.
1) Tu es un champion très discret. On aimerait te
connaître un peu mieux. Peux-tu nous donner rapidement ton CV ?
J'ai 35 ans, je suis marié et j'ai deux filles de 10 et 7 ans.
J'ai appris à jouer aux échecs vers l'âge de 16 ans et je pratique le jeu
par correspondance depuis 1992. J'ai obtenu le titre de GMI l'année dernière,
j'ai été 3 fois consécutivement champion de France (1995, 1996, 1997) et je
suis aujourd'hui 18ème au classement mondial (2647).
Je vais bientôt jouer pour une place en finale du 1er championnat du monde
e-mail et j'envisage aussi de tenter une qualification pour une finale par voie
postale.
2) Le monde «pendule» traverse une crise. A
l'instar de celui de la boxe, on a plusieurs organisations, plusieurs champions
du monde ... On évoque même la possibilité de matchs truqués.
Ton opinion ?
La soif d'argent et de pouvoir pervertit la plupart des personnalités de cette
planète. Je ne vois pas pourquoi le milieu des échecs professionnels ferait
exception. Je pense que depuis la guerre froide entre Fischer et la Russie,
depuis les duels épiques Karpov-Kortchnoï puis Kasparov-Karpov, la lutte
échiquéenne se confond, jusqu'à parfois s'y substituer, en une lutte
d'influences, avec le cortège de compromissions et de soumissions que cela
sous-entend.
Aujourd'hui, les joueurs semblent plus assoupis, comme s'ils avaient pris
leur parti de cette situation ; on ne retrouve plus entre les meilleurs
mondiaux cette animosité qui pouvait lier échiquéennement parlant Karpov et
Kasparov dans d'épuisants combats à couteaux tirés.
Il n'y a plus cette magie, cette dramaturgie. Alors, on se pose
inévitablement des questions.
En ce qui concerne le match «Braingames» entre Kasparov et
Kramnik, il semble que ces deux joueurs se respectent un peu trop d'où certains
doutes et un match moyen au niveau qualité de jeu. Je dois avouer avoir pensé
à la possibilité de trucage avant même que ne débute le match, histoire de bien
rentabiliser une revanche. Mais il ne faut pas oublier que Kramnik est un
joueur absolument extraordinaire, peut-être le plus doué de tous les temps,
alors même qu'il ne s'est pas toujours donné les moyens de cultiver son immense
talent.
Aujourd'hui, j'ai plutôt l'impression que Kasparov est tombé sur plus fort
que lui, ce qui, j'en conviens, peut paraître difficile à admettre tant est
charismatique le personnage. Dans le meilleur des cas, je crois que Kasparov
n'a jamais pu retrouver la rage qui fit sa force contre Karpov. Kramnik est
trop sympathique pour Kasparov et un Kasparov ramolli, ce n'est plus
Kasparov.
Aux échecs, la haine de l'autre est le principal moteur de la force d'un
certain type de joueurs. Cela pourrait expliquer aussi que Kasparov soit devenu
un joueur sans relief l'espace de son match contre Deeper Blue. Je n'ose
imaginer qu'il ait pu monnayer l'honneur de la pensée humaine face à la
machine. Mais, je suis un grand naïf ...
3) Le monde "JPC" est aussi en crise, du moins en France. Les non-spécialistes
voient deux clans s'affronter et beaucoup de flon-flon rhétoriques. Peux-tu
nous expliquer les origines et les causes du conflit ?
D'abord, je n'aime pas l'expression «flon-flon rhétoriques» quand
je sais, depuis presque un an que notre réflexion a commencé, toute l'énergie
que notre équipe a dépensé pour parvenir à faire bouger les choses. Le profane
ne peut comprendre ce qui se passe ou bien il s'en fiche mais il devient
exaspérant quand il tourne en dérision l'entreprise de ceux qui se sont engagés
de toutes leurs forces dans ce combat.
Tout est parti de cet amer constat : les effectifs de l'AJEC ont énormément
diminué ces dernières années jusqu'à atteindre le seuil critique où le Courrier
Des Echecs (CDE) paraissait à perte et les équipes dirigeantes qui se sont
succédé n'ont jamais su enrayer ce phénomène de désertion. Les élections
d'Aubusson permettant de pourvoir 5 places au comité directeur, nous savions
que c'était la dernière chance pour injecter du sang neuf.
Au début, nous étions une poignée d'amis qui n'y croyaient guère tant la
chape de plomb recouvrant l'AJEC nous paraissait impossible à soulever. C'était
vraiment très dur, il fallait sans cesse se remotiver parce qu'on savait qu'on
s'attaquait aux dinosaures de l'AJEC, à des habitudes bien ancrées, à des
mentalités poussiéreuses, à tout un passé «d'amateurisme
dogmatique» ; expression très juste empruntée à un internaute que cette
AJEC-là a fini par dégoûter.
Jusqu'à maintenant, l'AJEC n'a organisé qu'un seul tournoi exclusivement
e-mail. Quand on sait l'ampleur qu'a pris cette forme de jeu, il n'est pas
étonnant que de nombreux adhérents aient fui vers d'autres cieux.
J'ai compris aujourd'hui que derrière le prétexte associatif se cachait
toute une doctrine politique qui, même inconsciemment, dictait les choix et les
comportements. C'est sans doute ce qui est le plus révoltant car les dirigeants
d'une association ne sont pas là pour mettre en pratique leurs convictions
idéologiques personnelles au détriment de la masse des adhérents.
Alors que nous ne parlions que d'ouverture, le président par intérim, dont
le CDE était devenu le journal intime, persistait dans l'ostracisme en
interdisant aux moins de 2250 l'accès aux compétitions internationales et en
supprimant des tournois qui plaisaient aux adhérents ; tout cela en
contradiction totale avec nos statuts (l'AJEC, c'est le jeu pour tous) et pour
obliger une certaine catégorie de joueurs à ne s'inscrire qu'à des tournois
nationaux.
Ce fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase car les adhérents ont bien
compris que l'AJEC ne pouvait plus vivre dans une telle autarcie. Ils ont voté
massivement et les candidats réformateurs ont récolté les 2/3 des
suffrages.
Quelques-uns de nos opposants ont accepté démocratiquement le
verdict des urnes et certains «anciens» ont même accepté de
travailler avec nous, ce dont se réjouit le nouveau président Coclet. Mais, ce
qui me navre et me révolte, c'est l'incroyable obstruction, à des tas de
niveaux, dont a été et dont est encore victime la nouvelle équipe. Ceux qui ne
savent parler que de solidarité associative sans jamais rien entreprendre, qui
mettent la devise «amici sumus» à toutes les sauces, sont les mêmes
qui n'agissaient que pour leurs propres intérêts, qui se plaisaient à
entretenir des querelles personnelles aussi teigneuses que puériles, qui ont
employé les plus basses méthodes pour essayer de nous barrer la route et qui
veulent nous voir échouer, même si, suprême immoralité, l'AJEC devait sombrer
avec nous.
Entre autres aberrations antidémocratiques, certains membres du comité
directeur sont récemment allés jusqu'à signer ou soutenir un appel à quitter
l'AJEC ! D'ailleurs, à Aubusson, l'un de ces charmants personnages nous a
clairement fait comprendre qu'il ne ferait plus rien pour l'AJEC. De fait, il
ne fait rien du tout (il n'est pas le seul) et ne démissionne pas !
Dans ces conditions, je doute parfois que nous réussirons à insuffler ce
nouveau dynamisme qu'attend l'AJEC depuis si longtemps. Mais je reprends espoir
en pensant aux saines structures de l'AJEC et à son caractère officiel dans le
giron de la fédération internationale (ICCF). Et je me dis que tout le monde
finira bien par comprendre où était la vérité quand ils verront le CDE repris
sérieusement en mains, le superbe nouveau site web (ajec-echecs.org), les nouveaux tournois
e-mail (coupe de France, tournois à 5, championnat interclubs et peut-être
aussi un championnat de France ...) à côté des traditionnels tournois postaux
qui doivent être préservés et toutes sortes d'autres nouveautés que l'on
s'apprête à proposer.
4) Un événement majeur est intervenu dans notre sport :
l'arrivée de machines de plus en plus «intelligentes». Elles nous
surpassent déjà au jeu pendule et ne tarderont peut-être pas à le faire aussi
dans le JPC. Ton avis général sur les monstres de silicium ?
Plus le temps de réflexion se réduit, moins l'homme peut rivaliser. Par
correspondance, il n'est pas rare de réfléchir 15 jours sur une position,
d'analyser des variantes qui vont de l'ouverture à la finale.
D'autre part, les humains ont un grand avantage sur les machines en ce sens
que leurs bibliothèques d'ouverture sont largement supérieures, aussi bien
qualitativement que quantitativement. C'est loin d'être le cas à la
pendule.
Le n°1 mondial par correspondance, Timmerman, est classé 2734. Il est
établi que les meilleures machines ne dépassent pas 2100 à la cadence
correspondance, et je suis peut-être encore trop généreux.
Les chiffres précédents parlent d'eux-mêmes et j'ajoute que si la marge de
progression des machines fut très importante à une époque, elle s'est
considérablement réduite aujourd'hui, contrairement à ce que certains veulent
bien laisser croire.
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