Les excentricités
sont rarement de mise aux échecs et encore moins dans le jeu
par correspondance. Au XIXème siècle, les
parties à l’aveugle ou les parties en simultanée,
considérées aujourd’hui comme des attractions,
les parties en consultation ou à avantage, de nos jours
presque entièrement abandonnées, constituaient des
formes de jeu qui retenaient autant l’attention des théoriciens
et des amateurs que les parties, dites sérieuses, entre
joueurs de première force. Il suffit pour s’en
convaincre, de considérer le nombre de ces parties qui furent
publiées à l’époque romantique, tant dans
les magazines comme « La Stratégie » ou
le « Chess Monthly » que dans les ouvrages
théoriques, comme le célèbre Bilguer, qui ornait
à cette époque les rayons des bibliothèques
échiquéennes, comme l’Informateur aujourd’hui.
En l’absence de
tout classement, les parties à avantage constituaient une
manière élégante, quoique très primitive,
de classer les joueurs selon leur force, méthode ancestrale
qui trouva son premier essor dès la seconde moitié du
XVIIIème siècle, où l’on évoquait
M. X qui rendait pion et trait à Philidor et M. Y qui rendait
la tour au même champion, ce qui, même si cela n’était
pas exprimé aussi clairement, impliquait dans l’esprit
des lecteurs et des spectateurs que M. X devait être
incomparablement plus fort que M. Y. Les plus grands champions ne
dédaignaient pas cette forme de jeu, et l’on garde à
l’esprit les parties de « jeunesse » de
Saint–Amant, qui rendait le pion au grand Deschapelles.
Tout au long du XIXème
siècle, l’aspect théorique spécifique des
ouvertures des parties à avantage s’est développé
et de nombreux ouvrages de théorie consacraient un chapitre
dédié à ces parties, comme par exemple dans le
« Chess Opening » de E. Freeborough et C.E.
Ranken qui expose la théorie des parties avec l’avantage
du trait et d’un pion, du double trait et d’un pion (où
les Blancs jouent les deux premiers coups) et de l’avantage
d’un cavalier. Des ouvrages spécifiques sont même
consacrés à ces parties, comme le « Chess at
Odds of Pawn and Move » (1891) de Baxter-Wray.
Mais dans le domaine de
la correspondance, les parties à avantage sont absentes, même
au XIXème siècle, car sans doute
considérait-on déjà, probablement avec juste raison, que le principe même de la correspondance et son temps
de réflexion presque illimité, nivelaient les valeurs
et que les joueurs devaient se mesurer à armes égales
sans qu’un avantage, aussi minime qu’il puisse être,
vienne perturber le fragile équilibre des forces qui existe au
début de la partie. C’est pourquoi, dès les
premières rencontres entre cercles - après la fâcheuse
mésaventure survenue dans la célèbre rencontre
Edimbourg – Londres (1824-1828), où les Ecossais eurent
quatre fois le trait dans les cinq parties disputées, à
cause d’un règlement déficient – on décida
de disputer deux parties, chaque cercle ayant le trait dans l’une
d’entre elles. L’importance du trait était reconnu
et l’avantage qu’il procure trop grand pour qu’il
puisse être négligé dans une partie par
correspondance ; c’est le seul avantage qu’il est
impossible de supprimer aux échecs et cet infime déséquilibre
des forces est suffisant pour rendre nécessaire la dispute
simultanée de deux parties.
On comprend ainsi
l’absence quasi totale des parties à avantage dans le
jeu par correspondance, et cette caractéristique aurait suffit
à conférer à la rencontre Paris –
Marseille, disputée en 1878, un caractère unique, car
c’est à ce jour l’une des deux seules parties
connues de ce type à avoir été jouée par
correspondance au XIXème siècle (si des
lecteurs avaient connaissance d’autres parties à
avantage, je serai bien évidemment heureux d’en être
informé).
Mais la plus extraordinaire
caractéristique de cette partie reste encore à venir,
celle qui la fait directement entrer au « Hall of Fame »
des plus sensationnelles parties d’échecs.
Les Blancs, Dame en
moins, pour gagner doivent perdre et les Noirs pour perdre doivent
gagner !!
De quoi provoquer
illico presto un court-circuit dans les neurones cybernétiques
de Fritz ! Imaginez les joueurs, en consultation, penchés
au dessus de l’échiquier, cherchant désespérément
la clé du mystère, à savoir comment forcer
l’adversaire à vous mater, contre sa volonté,
presque à l’insu de son plein gré … Un
véritable casse-tête, mélange d’analyse
rétrograde forcée et de composition hétérodoxe,
digne des inventions les plus machiavéliques de l’esprit
humain !
Cela a donné
naissance à une partie unique, point trop n’en faut non
plus de ce type là, où durant la plus grande partie on
se demande à quelles mazettes et pousseurs de bois on a affaire, tellement les coups sont incongrus, presque risibles, avant de
laisser place à un final grandiose, un feu d’artifice
éblouissant dont la beauté n’a d’égale,
à mes yeux, que quelques compositions de Rinck.
Fermez la porte,
débranchez le téléphone, lumière
d’ambiance sur fond musical (la chevauchée des Walkyries
ou un solo endiablé à la guitare de John McLaughlin me
semble tout indiqué) et pour les épicuriens, une larme
d’Islay entre deux volutes d’un Cohiba …. A vous,
Maestro !
Paris - Marseille 1878
1.d4 d5 2.Cc3 c6 3.Cf3 g6 4.e4 e6 5.e5 Fb4 6.Fd2
Fxc3 7.Fxc3 b5 8.h4 h5 9.0-0-0 a6 10.Cg5 f5 11.g3 Ch6
12.Fd3 Cf7 13.Fxf5 gxf5 14.Cxf7 Rxf7
15.Fd2 Cd7 16.The1 c5 17.dxc5 Cxc5 18.Fg5
Dg8 19.Te3 Fb7 20.Tc3 Tc8 21.Fe3
Cd7 22.Fd4 Txc3 23.bxc3 a5 24.Rd2 a4 25.Tb1
Fa6 26.Tg1 Dg4 27.Tb1 Tc8 28.Tb4
Tc4 29.Txc4 dxc4 30.a3 f4 31.Rc1 fxg3 32.fxg3 Dxg3
33.Rb2 Dxh4 34.Rc1 De1+ 35.Rb2 Dd1
36.Fa7 Cxe5 37.Fc5 h4 38.Fd4 Cc6 39.Fe3
e5 40.Ff2 h3 41.Fg3 e4 42.Ff4 Re6 43.Fg3 e3
44.Ff4 e2 45.Fg3 Rd7 46.Fh2 e1D 47.Ff4
Dee2 48.Fg3 Ddxc2+ 49.Ra1 Df1+
50.Fe1
Dd2 51.Rb1 h2 52.Ra1 h1D 53.Rb1 Df8
54.Ra1 Dxa3+ 55.Rb1 Dad6 56.Ra1 Df6
57.Rb1 Rc7 58.Ra1 b4 59.Rb1 b3 60.Ra1 Rb6
61.Rb1 Ra5 62.Ra1 Ce7 63.Rb1 Cc8
64.Ra1 Fb5 65.Rb1 Da6 66.Ra1 Cb6
67.Rb1
67.. Dh7+ 68.Ra1 Dxc3+ 69.Fxc3# 0-1 !!
Les Blancs matent mais
les Noirs remportent la partie ! Hallucinant !
Pour ceux qui se
remettent doucement de leurs émotions, je leur propose un
« Faites vous la main… » :
les Noirs jouent et
gagnent (c’est à dire se font mater, si vous avez bien
suivi,…) en 7 coups dans la position ci dessus.
Cette partie a été
détectée par le GM allemand Hermann Heemsoth, dans un
vieux magazine polonais ! sans plus d’explications. La
traque commence et il a fallu le formidable flair d’un Sherlock
Holmes au sommet de son art pour démêler l’écheveau
… mais cela fera l’objet d’un prochain article.
Enfin, clin d’œil
footbalistique, une rencontre Paris–Marseille, c’est
toujours un peu PSG–OM, ce qui pour notre partie devient :
Perd Si Gagne contre Obligation de Mater !!
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