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Éléments d’Histoire des Échecs N°4 :
Une surprenante rencontre Paris-Marseille par correspondance (1878)

Les excentricités sont rarement de mise aux échecs et encore moins dans le jeu par correspondance. Au XIXème siècle, les parties à l’aveugle ou les parties en simultanée, considérées aujourd’hui comme des attractions, les parties en consultation ou à avantage, de nos jours presque entièrement abandonnées, constituaient des formes de jeu qui retenaient autant l’attention des théoriciens et des amateurs que les parties, dites sérieuses, entre joueurs de première force. Il suffit pour s’en convaincre, de considérer le nombre de ces parties qui furent publiées à l’époque romantique, tant dans les magazines comme « La Stratégie » ou le « Chess Monthly » que dans les ouvrages théoriques, comme le célèbre Bilguer, qui ornait à cette époque les rayons des bibliothèques échiquéennes, comme l’Informateur aujourd’hui.

En l’absence de tout classement, les parties à avantage constituaient une manière élégante, quoique très primitive, de classer les joueurs selon leur force, méthode ancestrale qui trouva son premier essor dès la seconde moitié du XVIIIème siècle, où l’on évoquait M. X qui rendait pion et trait à Philidor et M. Y qui rendait la tour au même champion, ce qui, même si cela n’était pas exprimé aussi clairement, impliquait dans l’esprit des lecteurs et des spectateurs que M. X devait être incomparablement plus fort que M. Y. Les plus grands champions ne dédaignaient pas cette forme de jeu, et l’on garde à l’esprit les parties de « jeunesse » de Saint–Amant, qui rendait le pion au grand Deschapelles.

Tout au long du XIXème siècle, l’aspect théorique spécifique des ouvertures des parties à avantage s’est développé et de nombreux ouvrages de théorie consacraient un chapitre dédié à ces parties, comme par exemple dans le « Chess Opening » de E. Freeborough et C.E. Ranken qui expose la théorie des parties avec l’avantage du trait et d’un pion, du double trait et d’un pion (où les Blancs jouent les deux premiers coups) et de l’avantage d’un cavalier. Des ouvrages spécifiques sont même consacrés à ces parties, comme le « Chess at Odds of Pawn and Move » (1891) de Baxter-Wray.

Mais dans le domaine de la correspondance, les parties à avantage sont absentes, même au XIXème siècle, car sans doute considérait-on déjà, probablement avec juste raison, que le principe même de la correspondance et son temps de réflexion presque illimité, nivelaient les valeurs et que les joueurs devaient se mesurer à armes égales sans qu’un avantage, aussi minime qu’il puisse être, vienne perturber le fragile équilibre des forces qui existe au début de la partie. C’est pourquoi, dès les premières rencontres entre cercles - après la fâcheuse mésaventure survenue dans la célèbre rencontre Edimbourg – Londres (1824-1828), où les Ecossais eurent quatre fois le trait dans les cinq parties disputées, à cause d’un règlement déficient – on décida de disputer deux parties, chaque cercle ayant le trait dans l’une d’entre elles. L’importance du trait était reconnu et l’avantage qu’il procure trop grand pour qu’il puisse être négligé dans une partie par correspondance ; c’est le seul avantage qu’il est impossible de supprimer aux échecs et cet infime déséquilibre des forces est suffisant pour rendre nécessaire la dispute simultanée de deux parties.

On comprend ainsi l’absence quasi totale des parties à avantage dans le jeu par correspondance, et cette caractéristique aurait suffit à conférer à la rencontre Paris – Marseille, disputée en 1878, un caractère unique, car c’est à ce jour l’une des deux seules parties connues de ce type à avoir été jouée par correspondance au XIXème siècle (si des lecteurs avaient connaissance d’autres parties à avantage, je serai bien évidemment heureux d’en être informé).

Mais la plus extraordinaire caractéristique de cette partie reste encore à venir, celle qui la fait directement entrer au « Hall of Fame » des plus sensationnelles parties d’échecs.

Les Blancs, Dame en moins, pour gagner doivent perdre et les Noirs pour perdre doivent gagner !!

De quoi provoquer illico presto un court-circuit dans les neurones cybernétiques de Fritz ! Imaginez les joueurs, en consultation, penchés au dessus de l’échiquier, cherchant désespérément la clé du mystère, à savoir comment forcer l’adversaire à vous mater, contre sa volonté, presque à l’insu de son plein gré … Un véritable casse-tête, mélange d’analyse rétrograde forcée et de composition hétérodoxe, digne des inventions les plus machiavéliques de l’esprit humain !

Cela a donné naissance à une partie unique, point trop n’en faut non plus de ce type là, où durant la plus grande partie on se demande à quelles mazettes et pousseurs de bois on a affaire, tellement les coups sont incongrus, presque risibles, avant de laisser place à un final grandiose, un feu d’artifice éblouissant dont la beauté n’a d’égale, à mes yeux, que quelques compositions de Rinck.

Fermez la porte, débranchez le téléphone, lumière d’ambiance sur fond musical (la chevauchée des Walkyries ou un solo endiablé à la guitare de John McLaughlin me semble tout indiqué) et pour les épicuriens, une larme d’Islay entre deux volutes d’un Cohiba …. A vous, Maestro !



Paris - Marseille
1878

1.d4 d5 2.Cc3 c6 3.Cf3 g6 4.e4 e6 5.e5 Fb4 6.Fd2 Fxc3 7.Fxc3 b5 8.h4 h5 9.0-0-0 a6 10.Cg5 f5 11.g3 Ch6 12.Fd3 Cf7 13.Fxf5 gxf5 14.Cxf7 Rxf7 15.Fd2 Cd7 16.The1 c5 17.dxc5 Cxc5 18.Fg5 Dg8 19.Te3 Fb7 20.Tc3 Tc8 21.Fe3 Cd7 22.Fd4 Txc3 23.bxc3 a5 24.Rd2 a4 25.Tb1 Fa6 26.Tg1 Dg4 27.Tb1 Tc8 28.Tb4 Tc4 29.Txc4 dxc4 30.a3 f4 31.Rc1 fxg3 32.fxg3 Dxg3 33.Rb2 Dxh4 34.Rc1 De1+ 35.Rb2 Dd1 36.Fa7 Cxe5 37.Fc5 h4 38.Fd4 Cc6 39.Fe3 e5 40.Ff2 h3 41.Fg3 e4 42.Ff4 Re6 43.Fg3 e3 44.Ff4 e2 45.Fg3 Rd7 46.Fh2 e1D 47.Ff4 Dee2 48.Fg3 Ddxc2+ 49.Ra1 Df1+

50.Fe1 Dd2 51.Rb1 h2 52.Ra1 h1D 53.Rb1 Df8 54.Ra1 Dxa3+ 55.Rb1 Dad6 56.Ra1 Df6 57.Rb1 Rc7 58.Ra1 b4 59.Rb1 b3 60.Ra1 Rb6 61.Rb1 Ra5 62.Ra1 Ce7 63.Rb1 Cc8 64.Ra1 Fb5 65.Rb1 Da6 66.Ra1 Cb6 67.Rb1

67.. Dh7+ 68.Ra1 Dxc3+ 69.Fxc3# 0-1 !!

Les Blancs matent mais les Noirs remportent la partie ! Hallucinant !

Pour ceux qui se remettent doucement de leurs émotions, je leur propose un « Faites vous la main… » :

les Noirs jouent et gagnent (c’est à dire se font mater, si vous avez bien suivi,…) en 7 coups dans la position ci dessus.

Cette partie a été détectée par le GM allemand Hermann Heemsoth, dans un vieux magazine polonais ! sans plus d’explications.

La traque commence et il a fallu le formidable flair d’un Sherlock Holmes au sommet de son art pour démêler l’écheveau … mais cela fera l’objet d’un prochain article.

Enfin, clin d’œil footbalistique, une rencontre Paris–Marseille, c’est toujours un peu PSG–OM, ce qui pour notre partie devient : Perd Si Gagne contre Obligation de Mater !!


Suite 

Éric RUCH

Rubrique mise à jour le 28/10/2007

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