AJEC - 31.01.2010 - Une surprenante rencontre entre Paris et Marseille (Éric Ruch)
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31.01.2010 - Une surprenante rencontre entre Paris et Marseille (Éric Ruch)

Éléments d’Histoire des Échecs N°4 :
Une surprenante rencontre Paris-Marseille par correspondance (1878)
Les excentricités sont rarement de mise aux échecs et encore moins dans le jeu par correspondance. Au XIXème siècle, les parties à l’aveugle ou les parties en simultanée, considérées aujourd’hui comme des attractions, les parties en consultation ou à avantage, de nos jours presque entièrement abandonnées, constituaient des formes de jeu qui retenaient autant l’attention des théoriciens et des amateurs que les parties, dites sérieuses, entre joueurs de première force. Il suffit pour s’en convaincre, de considérer le nombre de ces parties qui furent publiées à l’époque romantique, tant dans les magazines comme « La Stratégie » ou le « Chess Monthly » que dans les ouvrages théoriques, comme le célèbre Bilguer, qui ornait à cette époque les rayons des bibliothèques échiquéennes, comme l’Informateur aujourd’hui.
En l’absence de tout classement, les parties à avantage constituaient une manière élégante, quoique très primitive, de classer les joueurs selon leur force, méthode ancestrale qui trouva son premier essor dès la seconde moitié du XVIIIème siècle, où l’on évoquait M. X qui rendait pion et trait à Philidor et M. Y qui rendait la tour au même champion, ce qui, même si cela n’était pas exprimé aussi clairement, impliquait dans l’esprit des lecteurs et des spectateurs que M. X devait être incomparablement plus fort que M. Y. Les plus grands champions ne dédaignaient pas cette forme de jeu, et l’on garde à l’esprit les parties de « jeunesse » de Saint–Amant, qui rendait le pion au grand Deschapelles.
Tout au long du XIXème siècle, l’aspect théorique spécifique des ouvertures des parties à avantage s’est développé et de nombreux ouvrages de théorie consacraient un chapitre dédié à ces parties, comme par exemple dans le « Chess Opening » de E. Freeborough et C.E. Ranken qui expose la théorie des parties avec l’avantage du trait et d’un pion, du double trait et d’un pion (où les Blancs jouent les deux premiers coups) et de l’avantage d’un cavalier. Des ouvrages spécifiques sont même consacrés à ces parties, comme le « Chess at Odds of Pawn and Move » (1891) de Baxter-Wray.
Mais dans le domaine de la correspondance, les parties à avantage sont absentes, même au XIXème siècle, car sans doute considérait-on déjà, probablement avec juste raison, que le principe même de la correspondance et son temps de réflexion presque illimité, nivelaient les valeurs et que les joueurs devaient se mesurer à armes égales sans qu’un avantage, aussi minime qu’il puisse être, vienne perturber le fragile équilibre des forces qui existe au début de la partie. C’est pourquoi, dès les premières rencontres entre cercles - après la fâcheuse mésaventure survenue dans la célèbre rencontre Edimbourg – Londres (1824-1828), où les Ecossais eurent quatre fois le trait dans les cinq parties disputées, à cause d’un règlement déficient – on décida de disputer deux parties, chaque cercle ayant le trait dans l’une d’entre elles. L’importance du trait était reconnu et l’avantage qu’il procure trop grand pour qu’il puisse être négligé dans une partie par correspondance ; c’est le seul avantage qu’il est impossible de supprimer aux échecs et cet infime déséquilibre des forces est suffisant pour rendre nécessaire la dispute simultanée de deux parties.
On comprend ainsi l’absence quasi totale des parties à avantage dans le jeu par correspondance, et cette caractéristique aurait suffit à conférer à la rencontre Paris – Marseille, disputée en 1878, un caractère unique, car c’est à ce jour l’une des deux seules parties connues de ce type à avoir été jouée par correspondance au XIXème siècle (si des lecteurs avaient connaissance d’autres parties à avantage, je serai bien évidemment heureux d’en être informé).
Mais la plus extraordinaire caractéristique de cette partie reste encore à venir, celle qui la fait directement entrer au « Hall of Fame » des plus sensationnelles parties d’échecs.
Les Blancs, Dame en moins, pour gagner doivent perdre et les Noirs pour perdre doivent gagner !!
De quoi provoquer illico presto un court-circuit dans les neurones cybernétiques de Fritz ! Imaginez les joueurs, en consultation, penchés au dessus de l’échiquier, cherchant désespérément la clé du mystère, à savoir comment forcer l’adversaire à vous mater, contre sa volonté, presque à l’insu de son plein gré … Un véritable casse-tête, mélange d’analyse rétrograde forcée et de composition hétérodoxe, digne des inventions les plus machiavéliques de l’esprit humain !
Cela a donné naissance à une partie unique, point trop n’en faut non plus de ce type là, où durant la plus grande partie on se demande à quelles mazettes et pousseurs de bois on a affaire, tellement les coups sont incongrus, presque risibles, avant de laisser place à un final grandiose, un feu d’artifice éblouissant dont la beauté n’a d’égale, à mes yeux, que quelques compositions de Rinck.
Fermez la porte, débranchez le téléphone, lumière d’ambiance sur fond musical (la chevauchée des Walkyries ou un solo endiablé à la guitare de John McLaughlin me semble tout indiqué) et pour les épicuriens, une larme d’Islay entre deux volutes d’un Cohiba …. A vous, Maestro !
Paris - Marseille
1878
1.d4 d5 2.Cc3 c6 3.Cf3 g6 4.e4 e6 5.e5 Fb4 6.Fd2 Fxc3 7.Fxc3 b5 8.h4 h5 9.0-0-0 a6 10.Cg5 f5 11.g3 Ch6 12.Fd3 Cf7 13.Fxf5 gxf5 14.Cxf7 Rxf7 15.Fd2 Cd7 16.The1 c5 17.dxc5 Cxc5 18.Fg5 Dg8 19.Te3 Fb7 20.Tc3 Tc8 21.Fe3 Cd7 22.Fd4 Txc3 23.bxc3 a5 24.Rd2 a4 25.Tb1 Fa6 26.Tg1 Dg4 27.Tb1 Tc8 28.Tb4 Tc4 29.Txc4 dxc4 30.a3 f4 31.Rc1 fxg3 32.fxg3 Dxg3 33.Rb2 Dxh4 34.Rc1 De1+ 35.Rb2 Dd1 36.Fa7 Cxe5 37.Fc5 h4 38.Fd4 Cc6 39.Fe3 e5 40.Ff2 h3 41.Fg3 e4 42.Ff4 Re6 43.Fg3 e3 44.Ff4 e2 45.Fg3 Rd7 46.Fh2 e1D 47.Ff4 Dee2 48.Fg3 Ddxc2+ 49.Ra1 Df1+
50.Fe1 Dd2 51.Rb1 h2 52.Ra1 h1D 53.Rb1 Df8 54.Ra1 Dxa3+ 55.Rb1 Dad6 56.Ra1 Df6 57.Rb1 Rc7 58.Ra1 b4 59.Rb1 b3 60.Ra1 Rb6 61.Rb1 Ra5 62.Ra1 Ce7 63.Rb1 Cc8 64.Ra1 Fb5 65.Rb1 Da6 66.Ra1 Cb6 67.Rb1
67.. Dh7+ 68.Ra1 Dxc3+ 69.Fxc3# 0-1 !!
Les Blancs matent mais les Noirs remportent la partie ! Hallucinant !
Pour ceux qui se remettent doucement de leurs émotions, je leur propose un « Faites vous la main… » :
les Noirs jouent et gagnent (c’est à dire se font mater, si vous avez bien suivi,…) en 7 coups dans la position ci dessus.
Cette partie a été détectée par le GM allemand Hermann Heemsoth, dans un vieux magazine polonais ! sans plus d’explications.
La traque commence et il a fallu le formidable flair d’un Sherlock Holmes au sommet de son art pour démêler l’écheveau … mais cela fera l’objet d’un prochain article.
Enfin, clin d’œil footbalistique, une rencontre Paris–Marseille, c’est toujours un peu PSG–OM, ce qui pour notre partie devient : Perd Si Gagne contre Obligation de Mater !!
J’ai longtemps pensé que la partie par correspondance disputée entre Paris et Marseille en 1878 était unique en son genre, mais il m’a bien fallu reconnaître qu’il n’en était rien, lorsque mes recherches concernant cette partie furent couronnées de succès.
Tout d’abord, l’authenticité de la partie présentée dans le dernier numéro, n’a plus fait de doutes, lorsque je l’ai trouvée dans le livre de David B. Pritchard « The Encyclopedia of Chess Variants », Godalming 1994, p.264 sous l’entrée « Self Mate Chess ». Cette forme de jeu est décrite comme une variante masochiste (!) où le vainqueur est le camp qui se fait mater. La partie y est présentée, mais sans aucune autre indication.

Le coup de pouce du destin

En feuilletant sous doute pour la quatrième ou cinquième fois cet ouvrage, je suis tombé un jour sur un petit entrefilet paru dans le Chess Monthly de L. Hoffer et Johannes Zukertort (Vol IV, décembre 1882, p.104) :
«  Nous avons reçu une collection* d’une centaine de fins de parties inversées, issues de parties réelles, de compositions et de transformation de mat direct en mat inversé. Il y a également quelques parties par correspondance jouées entre Paris et Marseille ainsi que des parties et des fins de parties d’Échecs à quatre. Les mats aidés vont en moyenne de 2 à 55 coups. C’est un livre de passionné pour les passionnés du jeu d’échecs écrit par M. Antoine Demonchy de Marseille. Ce petit ouvrage, de 144 pages, abondamment illustré de nombreux diagrammes, est lithographié et d’apparence très soignée.
*) « Une centaine de Fins de Parties Inversées » Dédiée aux Amateurs d’Echecs (Marseille 1882).
Quelques semaines plus tard, j’ai reçu un mail d’un collectionneur allemand, Ralf Binnewirtz, qui possédait l’ouvrage. Trois jours après avoir reçu les fichiers scannés de ce livre, j’ai enfin pu mettre moi même le doigt sur ce précieux trésor !

Non pas une mais six !…

La lecture du livre de Demonchy confirmait mes hypothèses. Plusieurs parties d’échecs inversés ont été jouées par correspondance entre Paris et Marseille dans les années 1878 à 1880. Le livre en relate six, dont aucune ne correspond à celle que je vous ai déjà fait découvrir, même si la position finale de l’une d’entre-elles est très similaire à celle publiée. On peut en déduire que d’autres parties ont été disputées et qu’elles furent publiées dans d’autres ouvrages ou magazines.
Le livre ne fait aucune mention du nom des joueurs des deux cercles, mais les résultats des parties ne laissent aucun doute quant à la supériorité de l’équipe phocéenne sur les joueurs de la capitale. Demonchy, habitant de Marseille, comme le montre la préface de son ouvrage, devait sans doute faire partie de cette équipe.
Je vous propose de découvrir certaines de ces parties, encore plus étonnantes que la précédente, si tant est que cela soit possible, ma réserve de superlatif étant épuisée depuis longtemps.
Il s’agit d’un double partie, jouée d’abord selon les règles classiques jusqu’au mat (aucun camp n’ayant le droit d’abandonner et pour cause !!) puis, poursuivie ensuite en mode inverse à partir de la position atteinte un coup avant le mat. Il faut d’abord jouer pour mater, mais analyser simultanément les possibilités d’obliger l’adversaire de vous mater ensuite ! Des échecs stratosphériques à vous faire disjoncter les neurones ! !
Paris-Marseille
1er février 1880 – 27 mai 1880
Antoine Demonchy « Une centaine de fins de parties inverses »
Partie jouée en mode normal puis en inverse (à qui perd gagne), par correspondance entre le 1er février et le 27 mai 1880. Les Blancs jouent les trois premiers coups de suite.
1.e4 -- 2.d4 -- 3.Cc3 c6 4.Fc4 e6 5.Ch3 a6 6.e5 g6 7.Fg5 Fe7 8.Ce4 Fxg5 9.Chxg5 Ch6 10.Cd6+ Rf8 11.Df3 Dxg5 12.Cxc8 Cf5 13.d5 cxd5 14.Fxd5 exd5 15.Dxd5 Cc6 16.Dxd7 Dd8 17.e6 fxe6 18.0-0-0 Dxd7 19.Txd7 Txc8 20.c3 b5 21.Thd1 Cfe7 22.Rd2 Td8 23.Re3 Txd7 24.Txd7 Rf7 25.Rf4 Td8 26.Tb7 h6 27.Tc7 Rf6 28.a3 Cd5+ 29.Rg4 Cxc7 30.h4 h5+ 31.Rf3 Ce5+ 32.Re2 a5 33.f3 a4 34.g4 hxg4 35.fxg4 Cxg4 36.Rf3 Ch6 37.Rf4 Td3 38.h5 Ca6 39.hxg6 e5+ 40.Re4 Cc5# 0-1
La partie s'est également poursuivie en inverse !
40...Td2! 41.Rf3 Rf5 42.b4 e4+ 43.Rg3 Td3+ 44.Rh4 Txc3 45.g7 Cg8 46.Rh5 e3 47.Rh4 e2 48.Rh5 Rf6 49.Rg4 Rf7 50.Rf4 e1D 51.Rf5
Il y a toujours un moyen de débloquer le Cavalier pour jouer Rg8!
51...Ce7+ 52.Rg5 Rg8 53.Rf6 Txa3 54.Rg5 Te3 55.Rf6 a3 56.Rg5 a2 57.Rf6 a1D+ 58.Rg5 Dac3 59.Rg4 Dc7 60.Rg5 Df2 61.Rg4 Dff4+ 62.Rh5 Cc5 63.bxc5 b4 64.c6 Dg3 65.Rh6 b3 66.Rh5 b2 67.Rh6 b1D 68.Rh5 Cd5 69.Rh6 Dce5 70.c7 De6+ 71.Rh5 Dc8 72.Rh6 Ta3 73.Rh5 Ta5 74.Rh6 Db2 75.Rh5 Cb4+ 76.Rh6 De1 77.Rg6 Cc6 78.Rh6 Dh3+ 79.Rg6 Dhh2 80.c8C
80.c8F De6+!; 80.c8T+ De8+!; 80.c8D+ De8+!)
80...Dh6+ 81.Rxh6 Dh1+ 82.Rg6 Ce7+ 83.Cxe7# 0-1
Dans la partie suivante, les conducteurs des deux camps ne sont pas indiqués, mais en se référant aux autres parties publiées on peut supposer que Marseille jouait avec les Noirs.
Paris-Marseille
20 mai 1880 – 31 août 1880
Antoine Demonchy « Une centaine de fins de parties inverses »
Partie disputée en mode normal du 20 mai au 19 août 1880, puis en mode inverse (à qui perd gagne) du 19 août au 31 août 1880.
1.e4 e5 2.Cf3 Cc6 3.d4 exd4 4.Cxd4 Cxd4 5.Dxd4 c5 6.De5+ De7 7.Dd5 h6 8.Cc3 Cf6 9.Db3 a6 10.a4 d6 11.Fc4 g5 12.0-0 Fg7 13.Fd2 0-0 14.Tfe1 Fe6 15.Cd5 Fxd5 16.exd5 Dc7 17.Df3 Tae8 18.Te3 Txe3 19.Fxe3 Te8 20.Te1 Te4 21.Fd2 Txe1+ 22.Fxe1 Dd7 23.Fc3 Dxa4
24.b3 Da2 25.Fxf6 Dxc2 26.Fd3 Dc1+ 27.Ff1 Df4 28.Fxg7 Dxf3! 29.gxf3 Rxg7 30.Fh3 Rf6 31.Fc8 a5
Le 31ème coup paraît bien joué de part et d'autre.
32.Fxb7 c4 33.bxc4 a4 34.c5 dxc5 35.Fa6 Re5 36.Fc4 f5 37.Rf1 a3 38.Re2 Rd4 39.d6 Rxc4
Paris eût mieux fait de jouer son Fou peut-être.
40.d7 a2 41.d8D a1D 42.Dd3+ Rb4 43.Dxf5 Da6+
Marseille joue peut-être bien ce coup.
44.Re3 c4
Si Paris eût fait échec à b1, il y eu eu peut-être nullité de partie.
45.Rd4 Dd6+ 46.Re4 Dd3+ 47.Re5 Dxf5+ 48.Rxf5 c3 49.Rg6 c2 50.Rxh6 c1D 51.Rh5 Df4 52.h3 Rc5 53.Rg6 Rd6 54.Rh5 Re6 55.Rg6 Re7 56.Rh5 Rf6 57.Rh6
Paris ne pouvant abandonner, d'après les accords, abrège la partie.
57...Dh4# 0-1

Position du mat direct.
La partie s'est ensuite poursuivie en inversée.
57...Re5! 58.Rh5 Dh4+ 59.Rg6 Rf4 60.Rf6 Dxh3 61.Rg6 De6+ 62.Rh5 Df7+ 63.Rh6 Rf5 64.f4 g4 65.f3 Df8+ 66.Rh5 g3 67.Rh4 g2 68.Rh3 g1D 69.Rh4 Dg2 70.Rh5 Dfg7 71.Rh4 D2g3+ 72.Rh5 Rf6 73.f5 Df8 74.f4 Rf7 75.f6 Rg8 76.f7+ Rh7 77.f5 Rh8 78.f6 Dc5+! 79.Rh6 Dg7+ 80.fxg7# 0-1