AJEC - 31.01.2004 - Le bicentenaire des échecs par correspondance (Éric Ruch)
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31.01.2004 - Le bicentenaire des échecs par correspondance (Éric Ruch)

Éléments d’Histoire des Échecs N°3 : le bicentenaire des Échecs par correspondance
Il y a 200 ans se jouaient les premières parties par correspondance connues de l’histoire des échecs. Nul doute que des parties se soient disputées avant cette date, mais les vicissitudes de l’histoire ne leur ont pas permis de parvenir jusqu’à nous. L’histoire des échecs par correspondance débute donc officiellement en 1804 !

Friedrich Wilhelm Von Mauvillon

L’honneur de ces premières parties revient à Friedrich Wilhelm von Mauvillon (1774 – 1851). Comme son nom l’indique, von Mauvillon était d’origine française, mais ses aïeuls ont émigré en Allemagne. Jacob, le père de Friedrich Wilhelm était un instructeur militaire de William V. d’Orange ; il suivit le monarque en Hollande et son fils s’enrôla dans les rangs de l’armée batave.
En 1804, Friedrich Wilhelm était en garnison à La Haye et, ayant sans doute du temps disponible, s’engagea dans plusieurs parties par correspondance avec un autre officier stationné à Breda ; il conserva ses parties durant de nombreuses années pour ne les publier que 23 années plus tard.
Il n’est pas étonnant que ces premières parties aient été disputées entre des officiers stationnés dans différentes garnisons ; grâce à l’organisation militaire et à ses moyens de communication, ils étaient régulièrement en contact et pouvaient échanger facilement et sans frais des courriers.
À cette époque, Von Mauvillon pratiquait également le jeu devant l’échiquier. Le 15 mai 1803, un cercle d’échecs dénommé le  « Haagsch Schaakgenootschap » fut fondé à La Haye, et l’on y retrouve en particulier von Mauvillon aux cotés du célèbre Elias Stein.
En 1827, il prit sa retraite du service actif au grade de lieutenant-colonel et débuta une nouvelle carrière consacrée à la littérature échiquéenne, en écrivant en particulier « Anweisung zur Erlernung des Schach-Spiels mit besonderer Rucksicht auf diejeningen denen das Spiel durchaus unbekannt ist », écrit en allemand et imprimé à Essen en 1827, titre que l’on pourrait traduire par « Conseils pour l’apprentissage des Echecs en particulier à ceux pour qui le jeu est quasiment inconnu ».
Von Mauvillon ne fut pas un très grand joueur d’échecs et il le reconnaît lui-même. Dans l’introduction de son ouvrage (page vi) il écrit :
« Il est très loin de moi de prétendre que je suis un maître aux Echecs et au contraire je compte parmi les joueurs moyens et je ne rapporte que ce que j’ai appris d’un des premiers maîtres reconnus, E. Stein*), durant une année lorsque je l’ai côtoyé dans le cercle d’Échecs, dont il était le président.
*) Elias Stein, né à Vorbach (Ndlr : sans soute Forbach en Lorraine) près de Strasbourg en 1748 et décédé en 1812 à La Haye fut le plus fort joueur d’échecs non seulement des Pays–Bas, mais de l’Europe entière, et se situe au même rang que les Philidor et Stamma et autres maîtres d’échecs de renommée mondiale »
Von Mauvillon connut une certaine renommée littéraire, puisqu’il devint membre de le Société Littéraire de Leyden (A.J. van der Aa : « Biographisch woordenboek der Nederlanden » Haarlem 1869, vol XII, pp. 438-9) et sans doute pas uniquement grâce à ses parties par correspondance de 1804 !

Les parties de Von Mauvillon

Les parties jouées par Mauvillon ont été publiées dans son ouvrage de 1827, mentionné ci-dessus.
Le chapitre 11 de cet ouvrage est consacré à l’analyse de parties et contient, aux pages 373 à 375, les parties en question.
On trouve actuellement dans la littérature différentes versions de ces parties et selon les sources, on en cite deux ou trois et plusieurs questions restent sans réponses : von Mauvillon a-t-il disputé ces parties contre le même joueur, jouait-il avec les Blancs ou les Noirs ?
Possédant un exemplaire original de ce livre historique, je suis en mesure de faire part de ce que l’ouvrage contient exactement.
La première partie est précédée d’une introduction :
« Parties jouées entre l’auteur en l’an 1804, en garnison à La Haye, avec un de ses camarades à Breda par échanges de courriers*). (La position des pièces est indiquée Fig. 2 Nro 1. Tab 1. avec la seule différence que les Noirs occupent la position des Blancs et que ces derniers occupent ceux des Noirs dans toutes les trois parties)
*) L’auteur proteste résolument, si on lui prête l’intention de considérer ces parties comme magistrales, car il a lui-même volontiers reconnu ultérieurement les nombreuses erreurs qu’elles contiennent. Il ne les publie que comme des parties réellement jouées.


La page historique où l’on peut trouver la première partie par correspondance connue.
En effet, comme le lecteur pourra s’en rendre compte, les parties sont de piètre qualité et ne doivent leur renommée qu’à leur importance historique. Il est d’ailleurs curieux que von Mauvillon ait publié ces parties (il n'en publie aucune autre) et elles font pâle figure à côté de celles de Philidor et d’autres jouées par correspondance comme celles disputées entre Amsterdam et Rotterdam en 1824 et entre Edimbourg et Londres entre 1824 et 1828 que von Mauvillon publie à coté des siennes.
Contrairement à ce qu’affirmait le Docteur Bruno Bassi (1901 – 1957) dans une célèbre série d’articles intitulée « History of Correspondence Chess » et publiée dans la revue Chess Mail en 1948 - Chess Mail était la revue officielle de l’ICCA, l’International Correspondence Chess Association, ancêtre de l’ICCF – von Mauvillon connaissait bien les parties de la rencontre Edimbourg – Londres pour les avoir publiées.
Je me hasarderai à avancer l’hypothèse que Von Mauvillon souhaitait montrer aux lecteurs débutants et joueurs novices, la différence de niveau entre ses parties et celles des maîtres, incité en cela par la très forte notoriété des parties des parties par correspondance après le succès historique de la rencontre Edimbourg – Londres.
Comme dans les parties qui suivent, l’auteur n’indique pas qui joue avec les Noirs et qui joue avec les Blancs, on s’est posé la question de savoir si Mauvillon avait disputé ces parties contre le même adversaire. Le texte d’introduction est clair et permet de répondre à cette question : il s’agit bien d’un unique adversaire qu’a rencontré von Mauvillon.
L’inversion des couleurs n’est pas inhabituelle car à cette époque la règle du trait n’était pas encore fixée. À la fin de l’ouvrage se trouvent des planches dépliables qui reproduisent la position des pièces sur l’échiquier et permettent de suivre la partie durant ses instants cruciaux. La figure à laquelle fait référence von Mauvillon, indique la numérotation des cases utilisée dans son ouvrage et donnée ci-dessous :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

11

12

13

14

15

16

17

18

19

20

21

22

23

24

25

26

27

28

29

30

31

32

33

34

35

36

37

38

39

40

41

42

43

44

45

46

47

48

49

50

51

52

53

54

55

56

57

58

59

60

61

62

63

64



La notation utilisée par Von Mauvillon dans ses parties par correspondance est expliquée dans le diagramme du coin supérieur gauche de cette planche.
Il faut donc imaginer les Noirs en bas de l’échiquier, occupant les cases 49 à 64 et les Blancs en haut occupant les cases 1 à 16. De plus dans les trois parties, ce sont les Noirs qui jouent les premiers, ce qui n’était pas non plus inhabituel à cette époque. Ainsi débute la première partie :

Noirs

Blancs

1) P a 36

P a 28

2) P a 37

D a 19

3) P a 29

L a 30

Cette numérotation et l’inversion des couleurs n’a pas facilité la transcription des parties et est sans doute à l’origine de nombreuses erreurs.
Bien qu’il ne soit pas possible d’affirmer avec certitude qui conduisait les Blancs et les Noirs, on peut penser que Von Mauvillon a publié des parties qu’il avait remporté ; nous supposons donc qu’il conduisait les Noirs, ce qui, compte tenu des conventions utilisées lors de ces parties, revient à dire que Von Mauvillon avait les Blancs et le trait selon nos conventions modernes (j’espère que vous me suivez tous !).
Certains ont pensé que ce mystérieux officier pouvait être l’un des fils du « Stadtholder » Guillaume V d’Orange. Comme le précise von Mauvillon, dans l’introduction de son livre, c’est Elias Stein, membre du même club échiquéen que von Mauvillon, qui a appris à jouer aux Princes :
« C’est principalement pour l’éducation échiquéenne des fils du dernier Stadtholder de Hollande, Guillaume V, l’actuel roi de Hollande et son frère maintenant décédé, le Prince Frédéric, que Stein a écrit son fameux ouvrage : Nouvel Essai sur le Jeu des Échecs… »
Les deux princes étaient environ du même âge que von Mauvillon et Frédéric était né en 1774 comme lui. Mais il est décédé à Padouan en 1799 et ne peut donc pas être le joueur de la partie par correspondance de 1804. Breda était de longue date une garnison et son château - depuis 1826, l’Académie Royale Militaire - fut durant de nombreux siècles la résidence de la famille d’Orange. Mais il a ensuite été prouvé que cette hypothèse n’était pas fondée : le château de Breda avait été confisqué en 1795 durant l’occupation des troupes françaises conduites par Pichegru. Les historiens sont certains que le Prince William était à Fulda en 1804, y trouvant refuge suite à l’occupation des troupes françaises.
Friedrich Wilhelm Von Mauvillon - NN [C21]
(1), 1804
1.e4 e5 2.d4 Df6 3.d5 Fc5 4.Ch3 d6 5.f3 Fxh3 6.gxh3 c6 7.c4 a5 8.Cc3 Ca6 9.a3 h6 10.Dd3 Fd4 11.Ca4 Ce7 12.Fd2 Cc5 13.Cxc5 Fxc5 14.Fe3 Fxe3 15.Dxe3 c5 16.Db3 0-0 17.De3 Cg6 18.Tg1 Cf4 19.0-0-0 Cg6 20.Td2 Df4 21.Df2 h5 22.Rb1 Ch4 23.Dg3 g6 24.Td3 a4 25.Fe2 Rh7 26.Ra2 Tfb8 27.Tb1 b5 28.cxb5 Txb5 29.Fd1 Tb6 30.b3 axb3+ 31.Fxb3 Tab8 32.Dxf4 exf4 33.Fc2 Cg2 34.Tdb3 Txb3 35.Txb3 Txb3 36.Rxb3 Ce1 37.Fd1 Cd3 38.h4 Rg7 39.Rc3 Ce5 40.a4 Cd7 41.a5 Cb8 42.Rc4 Ca6 43.Rb5 Cb4 44.e5 Cxd5 45.exd6 Cc3+ 46.Rxc5 Cxd1 47.d7 1-0
Friedrich Wilhelm Von Mauvillon - NN [C23]
(2), 1804
1.e4 e5 2.Fc4 Fc5 3.d3
Cette ouverture inhabituelle de nos jours, ne devait pas être étrangère aux deux protagonistes en 1804. C’est en effet la première ouverture citée par Elias Stein dans son ouvrage « Nouvel Essai sur le jeu des Échecs avec des réflexions militaires relatives à ce jeu » publié à La Haye en 1789. En note à ce coup, Stein indique sa préférence pour 3.c3 :
« Quoique ce pion dégage bien vos pièces , parce qu’il procure une sortie à votre Fou et qu’il donne en même temps une place de plus à votre Cavalier et à votre Dame, celui du Fou de la Dame était mieux joué… »
3...Cf6 4.Df3 Cc6 5.c3 d6 6.h3 a6 7.b4 Fb6 8.g4 Fe6 9.g5 Fxc4 10.dxc4 Cg8 11.h4 Dd7 12.a4 Fa7 13.a5 b6 14.b5 Cxa5 15.bxa6 Cxc4 16.Ce2 Ce7 17.Cg3 g6 18.h5 Cc6 19.Df6
et dans cette position 19...0-0-0 ??? fut joué. Il est étonnant que les joueurs n’aient pas remarqué cette erreur et encore davantage que Von Mauvillon ne l’indique pas dans son ouvrage, qui pourtant était destiné à l’instruction des débutants.
La suite de la partie fut:
20.h6 d5 21.Cd2 de4 22.Cgxe4 C4a5 23.Df3 Dd3 24.c4 Dxf3 25.Cxf3 Cxc4 26.Cc3 Td3 27.Cxe5 C4xe5 28.Cb5 Td5 29.Cxa7+ Cxa7 30.Re2 The8 31.Fe3 Cc4 32.Thc1 Cexe3 33.fxe3 Txg5 34.Tab1 Te6 35.Tf1 f6 36.Th1 Ta5 37.Ta1 f5 38.Rf3 g5 39.Txa5 bxa5 40.Th5 Tg6 41.e4 fxe4+ 42.Rxe4 Txa6 43.Rf5 T6 44.Txg4 Txh6 45.Re4 Ta6 46.Rd3 a4 47.Rc2 a3 48.Rb1 a2+ 49 Ra1 ½-½
Mauvillon précise que la partie fut poursuivie devant l'échiquier, sans que les coups soient notés. Les Noirs commirent plusieurs erreurs et permirent ainsi aux Blancs de glaner des pions et d'obtenir la partie nulle, alors qu'ils auraient dû normalement perdre cette partie.
Friedrich Wilhelm Von Mauvillon - NN [C26]
(3), 1804
Commentaires de L.C.M Diepstraten
publiés dans “Tweehonderdvijftigjaar Correspondentieschaak in Nederland” 1991 (page 45)
1.e4 e5 2.d3 d6 3.f4 h5 4.Cf3 f5 5.fxe5 fxe4 6.dxe4 dxe5 7.Fc4
7.Dxd8+ Rxd8 8.Cxe5 était plus naturel.
7...Dxd1+ 8.Rxd1 Cf6 9.Cc3 Cg4 10.Re2 Fc5 11.h3
11.Tf1 Cc6 12.Fb5 0-0!
11...Cf2 12.Tf1 Cc6 13.Fe3 Fxe3 14.Rxe3 Cxh3 15.gxh3 Fxh3 16.Tf2 Tf8 17.Cb5 0-0-0 18.c3
18.Tg1!?
18...Ca5 19.b3
19.Fe2
19...a6 20.Ca3 b5 21.Fe2 Cc6 22.Cg5 Fd7 23.Txf8 Txf8 24.Fxh5 b4 25.Cb1
25.cxb4 Cxb4 26.Fe2 a5 27.Cf3 Fg4 28.Cxe5 Fxe2 29.Rxe2 Te8 30.Cac4
25...Tf4
25...Tf1 était à tenter.
26.Ff3 bxc3 27.Cxc3 Cd4 28.Th1 Tf8 29.Fe2 Rb7
29...Cxe2 semble meilleur.
30.Cf3 Cc6 31.Th7 Tg8 32.Fc4 Tf8 33.Txg7 Fe8 34.Fd5 Fh5 35.Cxe5 Tf6 36.Fxc6+ Txc6 37.Cxc6 Rxc6 38.e5 Fe8 39.Rd4 Rb6 40.a3
Plus direct était: 40.Cd5+ :
40...Rc6? 41.Txc7+ Rb5 42.a4+ (42.Tc5# Éric Ruch) 42...Ra5 43.Tc5+ etc. ;
40...Rb5? 41.Cxc7+
40...c5+ 41.Rc4 Fb5+ 42.Cxb5 axb5+ 43.Rd5 Ra6 44.e6 c4 45.e7 1-0
Le début d’une grande histoire ….